L'affaire Breitwieser : le nouveau Lupin ?

Publié le 4 juin 2026 à 18:40

Le défaut dinformation est un des reproches les plus fréquemment adressés à Interpol. Toutefois, la coopération internationale fournit aussi de beaux exemples de réussite. À commencer par celui qui a permis lidentification de plusieurs objets saisis par les polices suisses et françaises chez un suspect de nationalité française qui a pillé systématiquement des musées en France et en Suisse, mais aussi dans des pays avoisinants. Il s’agissait de Stéphane Breitwieser. Il est exact que le principe de la souveraineté des États limite les pouvoirs dInterpol qui a un rôle dobservateur et de collecteur dinformations.

Le principe de personnalité passive permet à la loi pénale française et aux tribunaux répressifs français dêtre compétents pour les infractions commises à létranger par un étranger contre un propriétaire français de biens culturels. Cest le cas par exemple du propriétaire qui emporte à létranger des biens culturels, soit temporairement, soit à plus long terme. Selon Donnedieu de Vabres, ce principe apparaît comme le « corollaire du devoir de protection qui incombe à lÉtat vis-à-vis de ses ressortissants en quelque lieu quils se trouvent » (Traité élémentaire de droit criminel et de législation pénale comparéeParis, Sirey, 1947, p. 847, n° 1686).

La justification de ce principe est simple : lintérêt français subit un préjudice manifeste. Il sagit dune atteinte à lordre social français. Lintervention des tribunaux français supplée la justice étrangère. Cette justification ne doit cependant pas se transformer en argument en faveur de lapplication du droit français qui serait perçu comme « meilleur » que les autres systèmes répressifs. De plus, le recours à lextradition remplit également un rôle de palliatif face à la carence des tribunaux étrangers. Aussi, ces arguments datés et largement discutables doivent être considérés avec précaution. 

Ils justifient que la loi française sapplique de manière identique à des infractions qui nont aucun lien avec le territoire français et qui nimpliquent aucune personne de nationalité française, avec pour seul critère de compétence, la nature de linfraction. Cette compétence dite réelle pourrait aussi être qualifiée de compétence de protection. Les États se réservent le droit de poursuivre des faits attentatoires à leurs intérêts fondamentaux, une « sorte de légitime défense » (R. MERLE et A. VITU, Traité de droit criminel, t. 1, Problèmes généraux de la science criminelle, Droit pénal général, Paris, Cujas, n° 300). La victime est lÉtat français, atteint dans ses valeurs fondamentales et dans les différents signes de son pouvoir. Il s’agit là d’une « véritable réaction de souveraineté » (Y. MAYAUD, Droit pénal général, op. cit., p. 91, n° 94).

Revenons-en à l'affaire. 

Tout commence avec le vol d’un pistolet à silex à Thann, en 1994. Fort de son audace, de la facilité et du succès de l'entreprise, l'alsacien BREITWIESER va peu à peu multiplier les larcins.

À Lucerne, en 1997, il écope de huit mois de prison avec sursis et trois ans d’interdiction d’entrée en Suisse pour tentative de vol d'une oeuvre d'art. Puis, les vols se poursuivent, en Suisse et d'autres pays européens, sans pour autant lui être attribués. Les autorités imaginent une association de malfaiteurs de grande ampleur, a minima en Europe.

Il est finalement arrêté au musée Richard-Wagner à Lucerne en 2001, pour les 68 biens volés sur le territoire. En Suisse, BREITWIESER est condamné à 4 ans de prison ferme, à la restitution des biens qui n'auraient pas été retrouvés et surtout à l'indemnisation des oeuvres disparues ou détruites auprès des musées, soit plusieurs centaines de millions d'euros (probablement entre 1 et 2 milliards d'euros), une somme impossible à payer, sans oublier les amendes pénales.

La compagne de BREITWIESER a quant à elle été condamnée à une peine de prison avec sursis, les juges estimant qu'elle accompagnait l'auteur, faisait souvent le guet ou diversion, et enfin, qu'elle n'était pas présente lors de tous les vols. Bien que complice, elle agissait souvent sous son influence d'après les experts consultés, a reconnu les faits et a contribué activement à l'enquête. Elle s'est d'ailleurs séparée de BREITWIESER après l'arrestation et ne récidivera (apparemment) jamais.

La mère de BREITWIESER, au moment où elle est informée de l'arrestation de son fils, prise de panique, détruit une grande partie des œuvres volées et stockées chez elle et les brûle, ou les jette dans le canal du Rhône-au-Rhin. Un Cranach et un Bruegel sont perdus définitivement.

Le juge d’instruction français délivre une demande d’extradition à l’encontre de Stéphane BREITWIESER, détenu en Suisse pour la commission sur le territoire français de soixante-neuf vols portant sur des biens culturels. Les autorités helvétiques ont de leur côté concentré leur travail d’enquête sur soixante-huit vols commis sur le territoire suisse. La demande d’extradition a été acceptée par les autorités helvétiques (T. corr. Strasbourg 7 janv. 2005, RG n° CSN/050110). Voir A. FOURNIER et D. BRACH-THIEL, Rép. Dalloz, Pén., V° Extradition, 2005.

Sur les 239 biens volés de 1994 à 2001, 110 à 120 ont été récupérés, 60 à 80 ont été détruits ou disparus. Le reste n'a jamais été localisé avec certitude. Les vols ont été commis dans 170 musées en Suisse, en France (principalement dans l'Est), en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Autriche, y compris au Danemark.

En France, le procès de BREITWIESER aboutit à une nouvelle condamnation, le 5 janvier 2005, à 3 ans de prison dont dix mois avec sursis. Ayant commis plusieurs vols, punis chacun de trois ans d’emprisonnement et de quarante-cinq mille euros d’amende, le principe du concours réel a eu pour effet de plafonner la condamnation à trois ans d’emprisonnement (art. 311-3 C. pén.). En effet, selon l’article 132-3 du Code pénal, le porte un principe de non cumul des peines de même nature. Il en résulte l'impossibilité de prononcer une peine élevée dans le cas où plusieurs infractions seraient passibles de peines de même nature. De plus, sur les 68 vols reconnus en France, seuls 21 sont poursuivis, les autres délits étant alors prescrits.

La mère de BREITWIESER est quant à elle condamnée en 2005 à trois ans demprisonnement dont 18 mois avec sursis pour recel par habitude (T. corr. Strasbourg 7 janv. 2005, RG n° CSN/050110) avec le règlement de dommages et intérêts aux musées et une amende de quelques milliers d'euros pour la destruction et l'éparpillement des biens volés, au mépris de l'intérêt culturel et historique collectif.

Enfin, la compagne de BREITWIESER est condamnée à 18 mois de prison dont 12 avec sursis pour recel par habitude (les peines financières sont modérées), les juges relevant également l'emprise de son compagnon.

Après sa libération et afin de payer l'immense dette due, BREITWIESER rédige en 2006 un témoignage personnel, Confessions d’un voleur d’art (paru aux Editions Anne Carrière, 360 p., et diffusé par Hachette) laquelle rencontrera un certain succès lui permettant de collecter environ 100 000 €. 

Les sommes perçues ne lui permettent cependant pas de s'acquitter du montant des dommages dus, et... il récidive. La thèse de l'amoureux de l'art inquiet du sort de certains biens dans les musées qu'il comparaît à des "prisons" (selon les propos de son avocat Maître MOSER) s’essouffle. La dette l'entraîne à revendre certaines des œuvres volées sur Internet. Des œuvres réapparaissent sur le marché de l'art.

BREITWIESER est interpellé une nouvelle fois en avril 2011, ainsi que ses parents et sa nouvelle compagne par l’Office central de lutte contre les vols de biens culturels (OCBC) et la section de recherches de la gendarmerie à Strasbourg, Mulhouse et Marmoutier. Interdit de musées, il a cette fois commis plusieurs vols en marge de ventes aux enchères en France, en Allemagne et Belgique. Il est condamné à trois ans d’emprisonnement. Ses parents sont soupçonnés de recel. Au domicile des suspects, les enquêteurs retrouvent plusieurs dizaines de milliers d’euros, une huile sur cuivre de l’école de Bruegel volée en Belgique et recherchée par Interpol, ainsi qu’une quinzaine d’objets précieux au fond d’un étang voisin. Stéphane BREITWIESER est en outre soupçonné d’avoir dérobé des œuvres d’art, dont un vase signé Gallé, chez un antiquaire, en janvier 2007 (V. NOCE, Breitwieser, le voleur d’art en série, aurait été placé en garde à vue, Libération, 7 avril 2011, p. 20). Il est condamné en 2013 à 3 ans de prison pour des vols en France, en Allemagne et en Belgique (en application du nouvel article Article 311-4-2 du code pénal qui vise spécifiquement le vol de biens culturels).

En 2015, le tribunal correctionnel de Colmar le condamne à 15 mois de détention dont 6 avec sursis, cette fois pour le vol de vêtements, CD et DVD.

En février 2019, Stéphane BREITWIESER est arrêté une nouvelle fois pour plusieurs vols, en Alsace notamment. Au musée Théodore DECK de Guebwiller, c’est une petite porte d’un cabinet espagnol du XVIe siècle qui aurait été subtilisée.

En mars 2023, le Tribunal correctionnel de Sarreguemines le condamnera à 34 mois d’emprisonnement, malgré les récidives. Cette peine sera purgée entièrement à domicile, sous bracelet électronique. Sa compagne, elle, écope de trois mois avec sursis. Ils finissent interdits de musées. En effet, la loi évolue et le code pénal consacre expressément l'interdiction, pour une durée de trois ans au plus, de paraître dans certains lieux ou catégories de lieux déterminés par la juridiction et dans lesquels l'infraction a été commise (Article 131-6 12° du code pénal tel qu'issu de la LOI n°2024-449 du 21 mai 2024 - art. 16).

A ce jour, Stéphane BREITWIESER est libre et se fait oublier... jusqu'à la parution d'un nouvel ouvrage.

Peu de temps après, un livre lui est entièrement consacré par le journaliste américain Michael FINKEL, The Art Thief (éditions Vintage, 240 pages, traduit en Français et publié aux éditions 10X18 en 2025). Le récit est plus romancé, la narration proche d'un thriller. L'ouvrage devient rapidement un phénomène dans plusieurs pays. L'affaire Stéphane Breitwieser revient ainsi sur le devant de la scène en 2023-2024. 

 

Publié dans un premier temps aux Etat-Unis, l'ouvrage rencontre un joli succès et est traduit dans de nombreuses langues. Il fait l'objet de critiques dans de célèbres journaux dont le New York Times, avec interviewes de l'auteur et une possible adaptation cinématographique à la clé. Les revenus engrangés pour Stéphane Breitwieser pourraient atteindre jusqu'à 100 000 €, bien qu'ils demeurent inconnus et qu'aucun chiffre officiel n'existe. Il semblerait néanmoins que les Tribunaux français n'aient pas, à ce jour, confisqué les dites sommes. Son auteur, Michael FINKEL aurait perçu davantage de fonds, entre l'avance de l'éditeur (estimée entre 100 000 et 300 000 $) et les droits d'auteurs (10 à 15% du prix de vente par exemplaire, en général). Sans oublier que le livre a été traduit dans de nombreuses langues et vendu dans plusieurs pays, avec une possible vente des droits d'adaptation au cinéma ou sur les plateformes de streaming. Un gain qui pourrait s'élever à plusieurs centaines d'euros voire près d'un million ou plus, si les ventes et adaptations continuent.

Régulièrement comparé à Arsène LUPIN, personnage de fiction créé par Maurice LEBLANC, le gentleman cambrioleur, se déguisait pour voler certains biens précieux, usait de pseudonymes, protégeait les orphelines et s'entourait de complices anonymes. S'il lui arrive de conserver les trésors acquis par ruse, il peut très facilement les offrir et sa carrière se transforme au fil de ses aventures. Il deviendra peu à peu détective et n'hésitera pas à se battre dans certaines circonstances, sans issue définitive pour les œuvres ou lui-même. Avenant et charmeur, ce sont malheureusement les seuls points communs avec Stéphane BREITWIESER, voleur compulsif et égoïste. 

© Photo de musée, Webador.

© Photo S. BREITWIESER, Confessions d'un voleur d'art, éditions Anne Carrière, 2006, 360 p.

© Photo M. FINKEL, Le voleur d'art, une histoire d'amour et de crimes, éditions 10X18, 2025, 264 p.

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