Vol d'art sacré en Alsace

Publié le 4 juin 2026 à 19:01

À la fin des années 1990, l’Alsace a été confrontée à une série de vols touchant son patrimoine religieux, notamment dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin. Derrière les portes souvent ouvertes des petites églises rurales se trouvait un trésor fragile : statues polychromes, crucifix anciens, reliquaires, tableaux, objets liturgiques et pièces d’orfèvrerie de plusieurs siècles.

Ces vols ont longtemps été sous-estimés. Beaucoup furent découverts tardivement, parfois plusieurs mois après les faits. Dans certaines paroisses, personne ne pouvait même dire précisément quand une statue avait disparu.

Bien que parmi les plus cambriolés de France et dEurope, les châteaux, vieilles demeures et manoirs français ne sont que très rarement assurés (Les Musées nationaux et les collections nationales d’œuvres d’art, deuxième partie : les modes de gestion des musées nationaux, Paris, Cour des Comptes, 1997, p. 48 ; Les Musées nationaux après une décennie de transformations (2000 - 2010), Paris, Cour des Comptes, 2011, p. 112).

Cette pratique est identique à celle de lÉtat. En effet, les musées nationaux ne sont généralement pas assurés, lÉtat étant son propre assureur. Le même constat vaut pour les lieux de culte (G. RAGER, La conservation des objets mobiliers dans les églises : outil d’auto-évaluation, Paris, Ministère de la Culture et de la communication, Direction de l’Architecture et du Patrimoine, 2004, 117 p.).

Depuis la Loi de séparation de lÉglise et de lÉtat, les communes sont propriétaires des lieux de culte et des objets quils abritent (art. 5 de la Loi du 9 déc. 1905, JO 11 déc. 1905, p. 7205).

Beaucoup délus nont d'ailleurs pas les moyens de les assurer (M. BARRES, La grande pitié des églises de France, Paris, Plon, 1925, 303 p.).

Aussi décident-ils de fermer les portes des lieux de culte, mettant entre parenthèses leur vocation première (L. SELLAM, Protéger et ouvrir les églises, Maires de France, sept. 2005, p. 40).

Les églises sont d’autant plus vulnérables qu’elles se vident. Car bien souvent, les voleurs n’ont qu’à tendre la main pour se servir. C’est le cas notamment de ce directeur d’école à la retraite qui a dérobé environ quatre cent cinquante objets liturgiques en Alsace ainsi qu’en Allemagne, de 2000 à 2003. Il agissait en plein jour, pendant que son complice faisait le guet (H. DE CHALENDAR, Le trésor des pilleurs d’églises, L’Alsace, 30 mars 2003, p. 10 ; P. VIGNERON, L’incroyable collection d’un pilleur d’églises, DNA, 2 fév. 2003, p. 10 ; D. CAJAR et C.CHENCINER, Le pilleur d’églises aimait l’Alsace, L’Alsace, 9 janv. 2003, p. 12; D. CAJAR et C. CHENCINER, Objets religieux : des paroisses se manifestent, L’Alsace, 10 janv. 2003, p. 13 ; C. CHENCINER, Qui vole un âne..., L’Alsace, 13 janv. 2002, p. 32 ; V. NOCE, La collection égoïste, La folle aventure d’un voleur d’art en série et autres histoires édifiantes. Paris, JC Lattès, 2005, p. 256).

Un phénomène bien plus vaste qu’une simple délinquance locale

Contrairement à certaines idées reçues, il n’existait pas un unique “gang des églises d’Alsace”. Les enquêtes ont plutôt révélé une mosaïque d’acteurs :

  • petits voleurs opportunistes,
  • receleurs spécialisés dans l’art sacré,
  • intermédiaires du marché des antiquités,
  • et parfois réseaux organisés agissant à l’échelle européenne.

L’Alsace représentait une cible idéale : densité exceptionnelle d’édifices religieux, richesse du mobilier ancien, proximité immédiate avec l’Allemagne et la Suisse, et surtout faible sécurisation des bâtiments.

Les enquêteurs ont rapidement soupçonné l’existence de filières transfrontalières. Certains objets disparus réapparaissaient des années plus tard chez des antiquaires, dans des ventes aux enchères ou au sein de collections privées étrangères.

Le nom de Stéphane Breitwieser plane sur cette période

L’affaire la plus célèbre liée à l’Alsace reste celle de Stéphane Breitwieser, originaire de la région mulhousienne. Entre 1995 et 2001, il a dérobé des centaines d’œuvres d’art dans toute l’Europe, souvent sans système sophistiqué, profitant simplement du manque de surveillance.

Même si toutes les affaires d’églises alsaciennes ne lui sont évidemment pas liées, son parcours illustre parfaitement la vulnérabilité du patrimoine religieux européen à cette époque. Son profil a également bouleversé les représentations classiques du voleur d’art : amateur obsessionnel plus que trafiquant traditionnel, collectionneur compulsif plus qu’homme de réseau.

Pourquoi tant d’œuvres n’ont jamais été retrouvées ?

Le principal problème des années 1990 résidait dans l’absence d’inventaires précis dans de nombreuses paroisses rurales.

Beaucoup d’objets n’étaient pas photographiés, n’étaient pas classés Monument historique, ne possédaient aucune fiche descriptive détaillée.

Après un vol, les autorités se retrouvaient parfois incapables de prouver l’origine exacte d’une statue ou d’identifier formellement un objet retrouvé sur le marché de l’art.

Les œuvres les plus facilement récupérées furent celles bénéficiant :

  • d’un classement officiel,
  • d’archives photographiques,
  • ou d’un inventaire diocésain rigoureux.

Des restitutions… mais un patrimoine encore amputé

Si certaines œuvres ont pu être restituées, c'est notamment grâce :

  • aux saisies policières,
  • au travail de l’OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels),
  • à la coopération internationale,
  • et à une meilleure traçabilité du marché de l’art.

Malheureusement, une part importante du patrimoine religieux volé en Alsace demeure aujourd’hui encore introuvable.

Certaines statues ont probablement quitté définitivement le territoire européen. D’autres dorment peut-être dans des collections privées dont les propriétaires ignorent parfois même l’origine illicite.

Une prise de conscience durable

Ces affaires ont profondément transformé la gestion du patrimoine religieux alsacien.

Depuis les années 2000 :

  • les inventaires se sont professionnalisés,
  • les systèmes d’alarme se sont multipliés,
  • les diocèses ont renforcé la documentation photographique,
  • et les communes rurales ont pris conscience de la valeur historique de leurs objets cultuels.

Paradoxalement, cette vague de vols aura aussi révélé l’extraordinaire richesse patrimoniale des petites églises d’Alsace — un patrimoine discret, souvent ignoré, mais convoité dans toute l’Europe.

@ Photo de la première page du rapport de l'Unesco destiné à donner des conseils pour la sécurisation du patrimoine d'intérêt religieux

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.